vendredi 22 mars 2013

Désarmante

Il y a tant de choses à ne pas faire, et c'est à moi de les lui apprendre. Non, la vie n'est pas qu'une partie de plaisir, elle l'apprendra à son tour. Tant de contraintes à supporter, de concessions à accorder, de limites à respecter… C'est le prix de notre contrat social, ce sont les règles de ce jeu que j'ai déjà essayé si maladroitement de faire connaître à son frère.

Alors d'une voix forte et ferme, je lui dis "Non !". Elle arrête sa course, tourne la tête vers moi et me lance son sourire le plus joyeux. Ses yeux explosent de bonheur, et son regard me transperce, là, juste dans le coeur.

Immobilisé dans mes principes comme un insecte cloué sur sa planchette d'exposition, je me sens gagné par une immense fierté, et une tout aussi grande impuissance face à toute cette vie, face à toute cette gaité. En ces miettes de secondes, elle m'a fait taire. Baillonné ! Allez, détends-toi, défais ta cravate, respire un grand coup. Keep cool, Papa. On est là pour rigoler.

Elle a un an et demi, elle me donne des leçons, et elle a raison !

Originellement publié le 17 juillet 2006

jeudi 20 janvier 2011

Ce qu'on n'a pas fait

On a gardé notre souffle, et on n'a pas fermé les yeux. Au contraire, on a regardé tout autour de nous, en-dessous et au-dessus. Puis on a vu la surface. La lumière, le ciel et l'air. L'air est immense, on avait oublié comme il est immense. Tellement grand que des albatros peuvent y voler.

Crever la surface et s'envoler. Dépasser les corps qui suintent et les mains qui s'entremêlent. Monter, toujours, et ne pas se satisfaire de l'illusion que l'on s'offre entre inconnus. Il y a autre chose, il y a tellement plus, mais il faut savoir l'atteindre. Il faut savoir refuser la facilité de l'immédiat pour la solidité de ce que l'on mérite, de ce pour quoi on est faits. Il faut avoir nagé jusqu'à la surface pour respirer vraiment, même s'il est plus doux de se laisser couler.

Nous, on ne s'est pas laissés couler. On a voulu essayer, ce soir, mais on n'est pas comme ça. Peut-être parce que l'on sait qu'entre deux eaux, il n'y a que de l'eau. Et on ne vole pas dans l'eau, même si on en a parfois l'impression. On aura eu l'idée, on aura essayé, mais nous sommes des animaux de surface. Il y a quelque chose qui nous tire vers le haut.

Ce qu'on n'a pas fait, c'est faire comme les autres. Ce qu'on a fait, c'est être nous, c'est rester nous. Même sous l'eau.

mardi 28 décembre 2010

Profession de foi

On m'a élevé pour être un type bien.
A l'école de mon quartier, où quelques enseignants et le Directeur lui-même étaient des religieux, on me disait qu'il ne fallait pas mentir. On m'a appris qu'il y avait le bien et le mal. On m'a appris que nous étions chacun le prochain d'un autre, et qu'il fallait respecter son prochain. Parce qu'on m'a appris qu'il ne fallait pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'il me fasse.

On m'a appris qu'il y avait un pardon, et que demander le pardon de quelqu'un est difficile. Tellement difficile qu'il ne faudrait jamais avoir à demander pardon, et pour cela, qu'il me faudrait être un homme de bien.

En haut de la seule double page de mon carnet de notes gris-cartonné où s'étalaient les résultats de l'année, il était écrit en belles lettres cursives "L'effort persévérant triomphe de toutes les difficultés". On m'a appris à me donner du mal, on m'a appris à faire des efforts et à trouver la récompense dans le résultat de mon travail. Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris que la récompense se trouvait également dans l'effort lui-même.

On m'a appris à n'utiliser que les mots dont je connais le sens, et à ne pas être pédant. On m'a appris que la ligne droite est le plus court chemin, et qu'elle est le chemin de la logique et de la déduction.
On m'a appris qu'il ne fallait pas mentir, car un mensonge finit toujours par être découvert et que les conséquences se paieraient.

On a essayé de m'apprendre qu'il y a un Dieu qui nous aime, et qui nous jugera tous le moment venu. Ceci, je ne suis pas certain de l'avoir véritablement retenu, mais je sais que le jugement existe. Qu'il s'agisse de celui de Dieu ou de celui des Hommes, il n'est pas besoin d'être dans les livres d'Histoire pour être jugé. Salaud historique ou salaud de quartier, tous seront jugés. Seule la taille du jury varie.
Et puis je me suis découvert une intelligence. Je me suis rendu compte que j'étais en mesure d'être utile, que je pouvais produire et, partant de là, que j'avais un rôle à tenir. Alors je suis entré dans le système, et j'ai fait comme on m'a appris.

J'ai fait de mon mieux mais cela n'avait aucune importance. Pire, contrairement à l'école, ceux qui faisaient moins bien n'avaient pas forcément de mauvaises notes. Au contraire, les menteurs, les rapporteurs, les colporteurs, en un mot les courtisans avaient le dernier mot et la considération.
Et même, le mensonge et les intrigues sont devenus des façons de faire. C'est l'eau dans laquelle il me faut nager désormais. La ligne droite n'est plus le chemin le plus court. Au contraire, maintenant tous les moyens sont bons. Et les chemins les plus tortueux ont la préférence puisqu'ils permettent de perdre ceux qui essayent de comprendre.

Maintenant on cultive l'échec car il est devenu une méthode. On met les autres en difficulté pour mieux les remplacer selon son intérêt, on se met soi-même en échec artificiel afin de pouvoir légitimement faire autrement ou avec quelqu'un d'autre. Et cela n'a rien de difficile : il suffit d'être imaginatif et menteur. Aucun état d'âme à avoir, parce que le mensonge est loin d'être toujours puni. La notion d'âme et de conscience disparaît devant bien des intérêts, notamment financiers. Un homme de bonne foi et consciencieux risque gros s'il agit en conséquence et dépossède ainsi certains du fruit de leurs intrigues, de ces fruits qui poussent sous la table...

Plus tard, j'ai découvert un art martial japonais exceptionnel, et toute la philosophie qui l'accompagne. Et l'on m'a appris qu'il ne fallait pas profiter de sa force pour écraser l'autre. On m'a appris qu'être fort mais seul n'avait aucun intérêt. On m'a appris qu'il fallait aider l'autre à s'élever pour finalement grandir à deux, et que la force n'est rien sans la compassion.
On m'a appris qu'il fallait faire du mieux que l'on pouvait, et respecter les autres et ce qu'ils sont. On m'a appris qu'il ne fallait pas chercher à l'emporter sur son partenaire mais apprendre mutuellement de nos affrontements.

On m'a appris que la technique de combat et la philosophie sont indissociables pour devenir ce que les pratiquants sont censés être : des hommes de bien capables de comprendre et aider, et non des guerriers.
Tous ces préceptes, venus de l'école du quartier de mon enfance comme de Tadotsu, me permettent d'être en accord avec moi-même. De soutenir mon regard dans le miroir et de savoir, même s'ils ne sont pas les plus rémunérateurs, que mes choix sont les bons.

Mais il n'empêche que le pouvoir appartient aux fourbes, aux menteurs, aux politiques auxquels je me suis frotté... A tous ceux qui dévoient leur rôle premier. Ceux qui sont supposés aider la communauté et finissent par ne voir que leur intérêt à conserver leur place. Ceux qui constituent autour d'eux une sphère d'influence à grands renforts d'intrigues et de services rendus. Ceux qui sont capables de mentir en vous regardant droit dans les yeux. Même s'ils savent que vous savez qu'ils vous mentent, ils sont certains de leur impunité.

Mais c'est plus fort que moi, les prêtres de mon école me disaient que les premiers seront un jour les derniers, Rudyard m'a dit qu'il y a des gueux pour exciter les sots, et, même si c'est ma grande erreur, j'ai foi en l'Homme, son intelligence et son jugement.
J'ai appris tout cela et, quand bien même ce serait faux et surfait, j'ai au moins ma conscience. Je n'ai pas la fortune, mais je suis riche de ça.

Originellement publié en juillet 2009

mercredi 3 septembre 2008

Pour un poisson

Ses yeux ne pétillaient pas ce soir. Et ses gestes habituellement si vifs, si enjoués étaient pesants, comme au ralenti. Elle avait sur elle un poids qu'aucune petite fille de trois ans ne devrait avoir à porter. A trois ans, on rit. On fait des blagues nulles, on désobéit, on court dans le couloir, on joue au ballon contre le mur blanc, on crie à tue-tête.

Elle venait de pleurer. Quand je l'ai prise dans mes bras, elle m'a raconté. Juste trois mots. Poo est mort. Poo, c'est son poisson rouge. Je la serre fort, l'embrasse, la câline en vain. Je ne peux que lui parler de l'ordre des choses mais rien n'y fait. Le monde des merveilles dans lequel elle vit encore vient de s'ébrécher. Une première fissure qui s'agrandira peu à peu.

Je lui parle encore, jusqu'à ce qu'elle me réponde. Je lui parle de ses jeux, je lui parle de son frère... Il sera bien temps pour nous de revenir sur ces choses-là. Je lui parle pour que son esprit vagabonde un instant. Et un instant, ça marche. Les minutes qui passent me paraissent plus légères, mais elle se rembrunit pourtant. Je lui demande ce qu'elle veut, ce que je peux pour elle. Sa réponse est simple : "Je veux Poo". Simple et terrible à la fois, parce que je ne m'y attendais pas : j'ai appris à me résigner et à accepter le définitif.

Pourtant, ce n'est pas sa peine qui m'a touché. Mon chagrin vient de mon impuissance. Cette fois, je ne pourrai pas passer la nuit à réparer un jouet qu'on lui a cassé. Je ne peux rien pour elle, sinon lui apprendre à faire avec. Un jour, je lui dirai que nous partons tous et que pour ça, il faut être une femme ou un homme de bien. Parce que une fois partis, nous n'existerons plus que par ce que nous laissons après nous.

Mais il est encore trop tôt pour lui apprendre tout cela. Ce soir, je ne peux rien faire pour elle, à part la serrer fort dans mes bras. La serrer, de toute mon impuisssance.

mardi 26 août 2008

Ratée !


Elle était trop rapide, dommage pour la photo.

jeudi 21 août 2008

Miroir à sens unique

Le vrai problème, c'est qu'on ne se voit pas changer. Tout vient de là.
Parce que cette petite, là, tu ne l'intéresses pas. Bien sur, ce n'est plus une gamine... Mais toi, ça fait déjà quinze ans que t'es plus un gamin ! Et toutes ces théories sur l'âge qu'on aurait dans la tête ou dans les jambes n'ont rien à voir. Des télescopages, il risque pas d'y en avoir beaucoup quand l'écart se chiffre en décennies. Ca peut arriver, mais bon.

Tout ça, je le sais aussi bien que toi, et aussi bien que toi j'ai du mal à m'y faire. Moi non plus j'ai rien vu venir. Tu sais quoi ? J'ai découvert il n'y a pas si longtemps que si mes quelques cheveux sont encore clairs, c'est pas parce que j'étais blond... C'est parce que du gris s'y mêle. Et en quantité, en plus !

C'est vrai, j'ai remarqué que je n'étais plus tout à fait le même dans le miroir, mais ça se joue à peu de choses finalement. J'ai toujours l'esprit à rire, et il me semble que je tiens encore debout. Donc je suis pas vieux, CQFD ! Un jeune adulte en pleine force de l'âge, bien sous tous rapports, sauf que... Sauf que toi et moi, ça fait combien de temps ? 25 ans, facile ! Tiens, peut-être même que cette petite de tout à l'heure, elle est née le jour où on s'est rencontrés. Peut-être même trois, quatre ans plus tard ! Tu piges ?

Moi, j'ai pigé quand j'ai revu Victoria. Victoria, c'était une petite fille dont on était tous amoureux dans ma classe, et peut-être même dans l'école entière. Pourtant si je n'avais pas entendu son nom, ma mémoire ne me l'aurait jamais rendue. Il m'aura fallu une attitude d'elle, un sourire qui en quelques secondes traverse presque toute la durée de nos vies pour que je la reconnaisse.

Dans son propre miroir, elle n'a pas changé non plus. En 2008 elle est devenue une jeune maman magnifique mais dans ses tripes, quel âge a t'elle ? La maturité a esquissé quelques traits légers sur son visage. Les voit-elle seulement ? C'est étrange, parce que moi, les rides m'ont épargné. Je ne m'en trouve aucune !

C'est Victoria qui m'a fait comprendre parce que aujourd'hui, elle est une femme que je n'aurais aucune difficulté à désirer. Rien à voir avec la jolie petite fille dont j'étais vaguement amoureux. Mais j'ai des sentiments différents pour chacune des deux Victorias parce qu'elles ont trente ans d'écart. Sauf que ces deux Victorias, c'est la même Victoria. Et moi, bah... C'est toujours moi, trente ans plus tard.

vendredi 15 août 2008

Du sable dans les chaussures

J'en avais vraiment besoin de celles-là, de vacances. La preuve : j'ai le cafard comme jamais maintenant que je fais mes valises. Il va me manquer, cet été. D'ailleurs tous les étés me manquent, mais celui-là plus que les autres.
Déjà parce qu'il aura été plutôt paisible et ça aussi, ça faisait longtemps. Plusieurs fois, même, j'ai eu l'occasion de me dire que ne rien faire c'était déjà faire quelque chose, faire le mec en vacances par exemple. Me vautrer sur une banquette au soleil avec un bon bouquin - ou pas, c'était une fin en soi.

Et puis quand on n'a rien à faire, on est insouciant, forcément. Alors on s'attache à plein de petites choses qu'on trouverait futiles le reste du temps. Tiens, comme cette mode des pantalons de lin blanc par exemple. Combien il y en a, de ces filles, qui portent le pantalon de lin blanc comme il se doit ?
Parce que le pantalon de lin blanc ne souffre pas la médiocrité postérieure. Le pantalon de lin blanc sait sublimer des fesses callipyges. Il les porte, il les offre à tes yeux en te laissant deviner la fermeté arrogante du petit cul sous-jacent à chaque dandinement, à chaque pas, à chaque occasion que le tissu trouve de se resserrer.

Et des fois, même en cherchant bien, tu n'arrives pas à trouver la lisière du sous-vêtement. Rien, pas un string entre deux fesses, pas un triangle de tissu au-dessus... Pas de textile superfétatoire, juste du désir et quelques secondes d'évasion. Parce que ces nanas-là, elles ont des fesses qui peuvent se passer de bouts de ficelles.

Plus jeune je ramenais quotidiennement du sable dans mes chaussures. Le lendemain, il reprenait sa place sur la plage et j'en ramenais autant le soir même. Alors autant le laisser dans les chaussures.
Mais aujourd'hui, je dois m'en débarrasser, du sable. Parce que mon été est déjà terminé et que je ne retournerai plus à la plage. Ce seront les autres qui profiteront des derniers pantalons de lin blanc. Moi je serai dans mon bureau, à donner des ordres en même temps que ma peau s'éclaircira. La climatisation effacera les saisons et sans m'en rendre compte il sera déjà temps de décorer le sapin, je serai soucieux de ces grands mots comme projets, objectifs, délais, indicateurs, évaluations...

Alors oui, il va me manquer, l'été. A cause de ces filles qui sont pourtant les mêmes qu'en hiver, quand on se retourne pas sur leurs cols roulés et leurs manteaux. En été, elles nous font croire qu'elles pourraient nous remarquer aussi, nous les mecs normaux. Elles nous font croire qu'on pourrait être un peu mieux qu'en vrai, simplement en accrochant notre regard pendant quelques secondes.